Argentine, nouvelle frontière des gaz de schiste

Observatorio Petrolero Sur, organisation du réseau OilWatch, travaille depuis cinq ans sur les problèmes environnementaux, sociaux et économiques générés par l’exploitation d’hydrocarbures en Argentine. Diego di Risio, membre de l’Observatorio, répond à nos questions au sujet de l’exploitation des gaz et huile « de schiste ».

Où en est l’exploitation de gaz et huile de schiste en Argentine ?

L’histoire des hydrocarbures non conventionnels en Argentine commence en 2009 – 2010. Dans un contexte de baisse importante des niveaux de production, ce sont les différents gouvernements provinciaux – qui exercent le contrôle sur les ressources naturelles (et décident de leur exploitation, ndlr), mais aussi l’Etat national, qui ont fait leur promotion. La province de Neuquén, dans le nord de la Patagonie, est devenue le fer de lance de l’avancée de l’exploitation des hydrocarbures de schiste, et on y exploite déjà des formations de tight gaz . La province compte déjà 200 puits forés. Au-delà de cette formation, connue comme “Vaca Muerta”, les gisements s’étendent sur une bonne partie du pays, y compris dans des bassins qui n’ont pas encore été explorés et qui n’ont pas d’histoire pétrolière. YPF et d’autres entreprises ont aussi l’intention d’explorer dans le nord-est, à la frontière avec Uruguay et le Brésil. Dans cette zone se trouve l’aquifère Guarani, l’un des plus grands aquifères d’eau douce au monde. Selon l’agence américaine EIA (Energy information administration), l’Argentine recèlerait la troisième réserve mondiale de gaz de schiste.

Quels sont les principaux acteurs ? Quelle est la position d’ YPF après sa nationalisation ?

Le principal acteur, c’est YPF (Yacimientos Petrolíferos Fiscales, entreprise nationalisée au printemps 2012 à hauteur de 51% des actions, ndlr). Elle a été et continue à être l’articulateur de l’ensemble du secteur. Mais si au moment de la nationalisation elle contrôlait une bonne partie de l’industrie, aussi bien au niveau de l’extraction que de la transformation et de la distribution, aujourd’hui elle ne pèse qu’autour de 30%, en comptant le gaz, le pétrole et le raffinage. Alors, manquant de capitaux, YPF s’est lancée dans des associations avec diverses entreprises : Chevron, Total, Exxon et d’autres compagnies de plus petite taille, comme Apache, la première à avoir extrait des hydrocarbures de schiste, […] la chinoise CNOCC, etc.

Ce qui est prévu pour le pétrole et le gaz de schiste, pour le « tight gaz » et aussi pour le gaz de houille , c’est l’exportation de l’énergie. […] Le prix du gaz à l’intérieur du pays a presque triplé, le prix du carburant a augmenté de 30%, alors qu’une partie des rétentions et barrières à l’exportation ont été levées, ce qui fait voir aussi comment, après la nationalisation, après un discours patriotique, le pouvoir donne tous les signaux en faveur du secteur pétrolier, et que tous ces signaux pointent en direction de l’exportation.

L’exploitation d’hydrocarbures a déjà causé des problèmes en Argentine ? Quels sont vos craintes vis-à-vis de l’exploitation des « non conventionnels »?

L’Argentine a derrière elle plus de 100 ans d’exploitation pétrolière et gazière « conventionnelle » et il existe d’importants passifs environnementaux. Par exemple, dans ce qui est devenu le cœur de la formation non conventionnelle de « Vaca Muerta », à la fin des années 1990, l’eau des nappes phréatiques utilisées par les communautés mapuche  Painemyl et Kaxipayiñ était devenue inflammable, cette même eau que buvaient les personnes et les animaux. Les communautés ont protesté, il y a eu des coupures de route, pression sur le gouvernement. Ils ont obtenu  un bilan qui faisait constat de nombreux problèmes sanitaires : forts taux de cancers et de malformations, d’anencéphalie, […] de fausses couches, de maladies diverses chez un grand nombre d’animaux. […] Les communautés rurales, avec leur production de subsistance, voient leur économie affectée, leurs modes de vie menacés, comme le fait même de se maintenir sur le territoire.

Lors de la nationalisation d’YPF, le gouvernement de Santa Cruz (autre province patagonienne, au sud de Neuquén) parlait des centaines de millions de dollars de passif environnemental correspondant aux dégâts occasionnés par l’activité de Repsol (exproprié lors de la nationalisation d’YPF, ndlr). Ce sujet, visiblement, est passé au second plan une fois la nationalisation réalisée, et on pourrait croire qu’il n’y a jamais eu aucun problème. Mais nous savons, grâce au travail de nombreuses organisations, qu’un grand nombre de conséquences néfastes pour l’environnement sont intrinsèques à l’industrie pétrolière, y compris dans sa forme conventionnelle : au niveau international, il n’y a que trop d’exemples de désastres environnementaux, sociaux, sanitaires et culturels. Avec le « non conventionnel », on s’attend à un scénario bien plus grave encore. […] Eau polluée, terre polluée, air pollué, la santé des personnes gravement affectée, – avec les hydrocarbures non conventionnels, le risque est de voir une intensification des impacts sur les territoires déjà touchés et une expansion de ces impacts vers de nouveaux territoires, comme par exemple sur l’aquifère Guarani.

Comment s’organise la résistance à cette nouvelle offensive extractiviste ?

Des réseaux de résistance se déploient dans le pays. Ces résistances sont particulièrement fortes dans les zones où pour l’instant il n’y a pas encore d’exploitation et où il n’y a pas d’industrie pétrolière forte, comme c’est le cas d’Entre Rios où s’est structuré le « mouvement Entre Rios contre le fracking », dans lequel confluent assemblées citoyennes, syndicats, partis politiques, une diversité d’acteurs, ce qui permet de garder l’espoir que cette province ne laisse pas s’installer les pétroliers.

[…] Le premier puits [horizontal] à multiples fracturations hydrauliques d’Amérique latine a été foré dans la communauté Mapuche Gelay Ko (Neuquén), très proche de l’aquifère de Zapala, qui pourvoie en eau toute la population voisine. Là aussi il y a une confluence de différents acteurs dans l’Assemblée Permanente du Comahue  pour l’Eau. […] Petit à petit, mais à pas ferme, ces différents groupes s’organisent. Dans la localité de Cinco Saltos (province de Rio Negro), la municipalité a interdit le recours à la fracturation hydraulique. C’est un antécédent très important et une conquête de la mobilisation populaire.

Différentes stratégies sont utilisées dans les  résistances, par exemple, dans la communauté de Gelay Ko, les Mapuche ont coupé plusieurs fois la route et ils avaient coupé aussi l’accès aux plateformes. Cela est arrivé aussi dans d’autres communautés, qui trouvent des appuis dans différents secteurs de la société. Il y a eu des mobilisations dans la ville de Neuquén, des activités de conscientisation, des projections de Gasland  […], la distribution du matériel d’information, etc. Ce que nous cherchons, nous tous, c’est à générer une conscience d’une part de la situation dans laquelle nous nous trouvons déjà (exploitation des hydrocarbures « conventionnels » et ses problèmes) et aussi de celle qui vient (la perspective d’exploitation des gaz et pétrole de schiste que l’on veut nous imposer). Des stratégies légales aussi sont utilisées, par exemple dans la province de Chubut, […] où un recours en protection (recurso de amparo) pour la violation des droits des peuples indigènes a été présenté.

En guise de riposte, il est commun que le gouvernement et les entreprises utilisent la « force de choc », soit en employant des personnes chargées de réprimer de façon illégale, soit en ayant recours aux forces de police, comme dans le cas de GelayKo, où la police s’est attaquée à des femmes avec enfants, à des personnes âgées. Ils cherchent à effrayer les gens, à démobiliser. Et cela se passe dans un contexte où il y a à chaque fois plus de morts à cause de l’avancée des frontières extractives, et […] où aujourd’hui le pétrole et le gaz non conventionnels participent aussi à l’aggravation d’un problème encore plus vaste, l’accaparement des terres dont les communautés indigènes et paysannes sont les premières victimes.

Quel message aurais-tu à adresser aux Français ?

Pour nous, c’est très important de connaître l’expérience du mouvement anti gaz et pétrole de schiste français, […] pour apprendre collectivement dans ce processus de résistance, et en même temps il nous paraît très important de garder un œil sur Total, car Total joue un rôle de premier plan en Argentine. Aujourd’hui, Total est le premier producteur de gaz – conventionnel – du pays, mais il a aussi […] augmenté considérablement sa participation en achetant des permis de recherche de gaz de schiste de la formation de Vaca Muerta, et il a même reçu l’autorisation de faire des forages avec fracturation hydraulique dans une réserve provinciale, une zone protégée.  […] Alors, nous  faisons appel à votre solidarité sur ce sujet : garder un œil sur Total et mettre la pression aussi bien sur le gouvernement français que sur l’entreprise elle-même.

Propos recueillis par le collectif ALDEAH. Transcription et traduction par Simone Garra et Anna Bednik (ALDEAH et FAL).

ALDEAH